Dossier 001 : Electro et lieux insolites, immersion dans l’underground francilien

Le 3 décembre dernier avait lieu la MINIMANIA, un « after » très attendu par les amateurs de House music et de Minimal. Initialement, la soirée était programmée de 7h du matin à 20h. D’ailleurs beaucoup s’étaient levés exclusivement pour voir East end dubs , Dj et producteur de musique électronique talentueux qui faisait son premier passage dans la capitale en cinq ans.

Artwork Minimania

C’est vrai qu’en l’espace de quelques années, Paris est devenu un pôle incontournable de la musique électronique européenne. La ville lumière, qui s’était quelque peu endormie à l’aube des années 2000, a su profiter du regain d’intérêt récent pour la culture électronique et underground ; un culte de la fête inspiré des nineties qui a amené un vent de fraicheur dans cette ville tant fréquentée et pourtant moribonde.

Aux manoeuvres de cette renaissance, des collectifs, des musiciens, des passionnés, et bien sûr un public (jeune) en recherche de sensations fortes. Un mélange explosif qui a propulsé des soirées telles que CONCRETE (proposé par le collectif Surpr!ze également organisateur du célèbre Weather festival) au rang d’institutions de la nuit, et cela, en quelques mois à peine.

Difficile de faire une liste exhaustive de toutes les soirées parisiennes tant l’offre est diverse. Alors, chaque semaine, on ouvre Resident Advisor (application partenaire qui fait une sorte de listing des soirées électro en île-de-France), on regarde sur les réseaux sociaux quels sont les évènements, où vont nos amis ? On sort au Rex Club, aux Nuits Fauves, au Faust, et toutes ces « boites » dont on n’arrive plus à retenir les noms tellement elles pullulent.

À coté de cette offre que l’on peut qualifier de mainstream, se sont développées d’autres soirées, plus officieuses et souvent plus exigeantes en terme de proposition musicale. Mais difficile d’organiser de tels évènements dans Paris intramuros, où l’habitat est extrêmement dense et les fêtards perçus comme une nuisance. Entre la réticence du voisinage, la difficulté pour obtenir des autorisations et les prix prohibitifs causés par les nombreuses charges, la capitale cumule trop de contraintes. C’est pourquoi les collectifs les plus malins ont délaissé les clubs du centre de Paris pour des formats et des lieux nouveaux. Le groupe DEEPENDANCE qui organise la MINIMANIA, est l’un d’entre eux.

Crédits – Minimania

Les premiers fêtards arrivent sur les coups de 7h, déjà bien arrosés (ou pire). Les plus courageux ont passé la nuit dans la capitale et viennent ici pour prolonger leur moment d’ivresse. On entend des gens baragouiner des trucs incompréhensibles, certains se demandent si la soirée est bien ici, ça marmonne à droite à gauche, bière et vodka à la main. Puis, après un peu d’attente, on finit par rentrer et on découvre le lieu, « un secret Warehouse encore jamais exploité, de plus de 2000m2 » ont avancé fièrement les organisateurs de la soirée sur la page Facebook de l’évènement.

Finalement, la recette est assez simple : on investit un lieu tenu secret, généralement en proche banlieue, celui-ci est dévoilé le soir même. On fait venir des Djs internationaux (un soin minutieux est apporté à la programmation), les consommations sont abordables et on change de lieu pour chaque fête. Transformés en club géant, ces grands espaces sont détournés de leur usage d’origine pour proposer aux noctambules une expérience insolite, faite de partage et de liberté. Une expérience qui n’est pas sans rappeler la rave culture des années 90, et qui peut se résumer par un principe simple : « chercher des lieux à l’écart où on fera chier personne ». Mais le choix du lieu n’est pas exclusivement pratique, il est également lié à l’ADN de la musique électronique underground qui s’accorde parfaitement avec le patrimoine industriel de la banlieue.

Crédits – Mawifamily

De ce fait, les collectifs ont amorcé une véritable « chasse aux lieux insolites », faisant de leurs trouvailles un argument de vente pour attirer les clubbers de toute l’île-de-France. Sur les pages facebook des évènements par exemple, il n’est pas rare de voir des mentions indiquant que la soirée se passe « dans un warehouse encore jamais utilisé », ou « dans un spot comme on en voit rarement ». Ancien entrepôt couvert de graff, bureaux d’entreprise désaffectés, bâtiments abandonnés, ancien lieu de culte, les organisateurs rivalisent d’ingéniosité pour proposer aux fêtards des lieux toujours plus insolites. Certains collectifs ont mis la barre très haut. C’est le cas du Weather Festival qui, pour son édition estivale 2016, a investi l’aéroport du Bourget. Un décor surréaliste pour les 50 000 festivaliers qui ont fréquenté l’évènement, et qui se sont déhanchés pendant près de 3 jours face à la fusée Ariane.

Crédits – Lasueur

Bien sûr, les soirées d’une telle ampleur nécessitent des autorisations administratives et des aménagements adéquats. Si certaines soirées recueillent l’aval des autorités, beaucoup s’organisent de manière beaucoup plus officieuse…

L’endroit en jette, ça c’est sûr, et il y a de la place ; « pas comme dans le fumoir du Rex Club » lâche un fêtard qui passait par là. Une ambiance de liberté règne entre les murs, ici on se sent comme chez soi. Très vite des gros kicks bien pêchus viennent percuter les tympans des clubbers, dont la plupart se précipitent vers la buvette pour acheter des bières deux fois moins cher qu’en boîte. Le temps passe vite ici. Voilà qu’il est déjà 9h. La tête d’affiche de l’after arrive aux platines pour nous livrer un set d’anthologie. L’after bat son plein et pourtant on commence à sentir une légère agitation…

Crédits – Mawifamily

Des bruits circulent, apparemment « les flics » ont rappliqué. Pourquoi ? Un voisin qui n’a pas apprécié de se faire réveiller par des basses bien rondes un dimanche matin ? Très vite, on apprend que l’entrée de la soirée est bloquée, l’information circule sur les réseaux sociaux. Ca commence à s’agiter sur la page Facebook de l’évènement : 11h43 « ATTENTION! Y a les flics devant qui bloquent l’entrée -> passez par la gauche ». 11h50 : « Flics partout. Même à l’entrée de derrière … Impossible de rentrer ». 11h56 : ça sert a qq chose qu’on vienne ? 12h12 : la question que tout le monde se pose « c annulé ? ». Les effectifs de police sont de plus en plus nombreux. On nous a amené la grande cavalerie, les SRS. Pourtant les fêtards sont toujours aussi nombreux sur le trottoir et cherchent désespérément à rentrer. Parmi eux un gaillard emmitouflé dans son manteau, carton de vinyls au sol. « Moi je passais après East End Dubs, j’ai ramené tous mes skeuds j’suis dégoûté… T’as pas une clope s’il te plait…? ».

Curieusement, l’ambiance n’est pas si tendue, les forces de l’ordre font leur travail, sans agressivité particulière. Les teufeurs les plus curieux (ou les plus imbibés) n’hésitent pas à demander des explications. Mais bon, il n’y a pas grand chose à faire, peu a peu la déception laisse place à la résignation.

Tous ont compris que « c’était mort » et cherchent déjà une solution de secours. Apparement, il y a une autre soirée à Aubervilliers, et légale cette fois… Finalement on se dirige vers le métro, laissant tous les cadavres de bouteille derrière.

18h56 : un message des organisateurs. À cette heure là, la plupart des fêtards sont rentrés chez eux et ont peut-être même oublié où ils étaient ce matin. « Hello, on revient du commissariat après une saisie provisoire de notre soundsystem. Nous tenons à nous excuser pour la malheureuse issue de cet after qu’on aurait souhaité voir durer encore. On a quand même réussi à retenir l’évacuation jusqu’à la fin du set de 4 heures d’East End Dubs et on espère que vous en avez bien profité ! On espère aussi que ceux qui sont venus ont passé un bon moment. On était conscients de la prise de risque mais on a malgré tout voulu tenter la performance. Merci d’avoir été exemplaires lors de l’évacuation qui s’est déroulée dans le calme et la coopération. Merci pour ceux qui ont manifesté leur soutien immédiat, ça nous fait chaud au coeur. En toute honnêteté, on est bien dans la merde et on compte sur vous pour être compréhensifs ».

Car c’est cela aussi l’esprit des soirées underground, on achète sa place pour une expérience, on prend un risque au même titre que les organisateurs et si ça capote, pas de recours possible.

Crédits de photo de couverture : Camille Martin

Camille Martin

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