Amine Lahiba: « L’avenir nous dira si la révolution en Tunisie a échoué »

Sept ans après la révolution de Jasmin, les Tunisiens ont, certes, réussi une transition politique mais sont aujourd’hui à bout de souffle. La jeunesse, touchée durement par le chômage, est en quête de dignité. Même la qualification pour Coupe du monde de football en Russie ne fera pas oublier la crise, comme nous l’explique Amine Lahiba, journaliste au Journal 30 minutes, média bilingue destiné aux Tunisiens résidents à l’étranger. 

Jeune supporter tunisien, à l’issue du match amical  Tunisie face au Costa Rica. © Paul Greenwood

La crise en Tunisie a atteint son apogée avec les manifestations déclenchées par le mouvement « Fech Nestannaou » (Qu’est ce que nous attendons?). Des manifestations nocturnes censées êtres pacifiques et qui ont été émaillées par des actes de violence et de vandalisme, en janvier dernier. Les protestations visaient essentiellement la loi de Finances et les augmentations des prix qui en découlaient.

Toutefois, des partis de l’opposition ont lié la crise économique à des défaillances au niveau de la gouvernance politique. Cela n’aurait pas été possible sans printemps arabe, sans pluralité et sans la démocratie qui octroie aux Tunisiens le droit de manifester et à l’opposition le droit à la critique. Amine Lahiba, journaliste franco-tunisien, nous explique la situation de la Tunisie sept ans après le printemps arabe.

La crise est de retour en Tunisie, le printemps arabe n’a rien changé ?

Une crise dans un pays si fragile arrive vite et facilement. Par facilité, je vais comparer la Tunisie à la France qui a vécu des crises politiques et sociales ces dernières années. Je pense aux différentes cohabitations, aux émeutes de 2005… Sans parler des actes terroristes qui ont touché l’hexagone. C’est étrangement similaire à ce qui se passe en Tunisie. En revanche, la France est un pays fort, tout le contraire de la Tunisie, qui est beaucoup plus fragile. Mais en soi, le printemps arabe a beaucoup apporté à la Tunisie, et les politiciens tunisiens sont en cours d’apprentissage. Ils s’aguerriront avec le temps. L’avenir nous dira si la révolution a échoué. Juger au bout de 7 ans est une erreur.

Pensez-vous que certains partis politiques, par exemple ceux qui sont hostiles à la loi de Finances 2018, sont derrière ces manifestations ?

Je ne connais pas la loi Finances 2018 dans les moindres détails, mais pour avoir discuté avec plusieurs ministres et acteurs principaux de l’économie tunisienne, l’accord semble convenir à certains et desservir d’autres. Je dirais simplement que c’est normal dans un pays aspirant à la démocratie. Rarement une loi fera l’unanimité.

La démocratie a-t-elle vraiment réussi à s’installer en Tunisie ?

J’ai tendance à penser qu’une vraie démocratie qui réunit le tout est de l’ordre de l’utopie (excepté peut-être la Scandinavie). Si l’on part de ce postulat, la Tunisie a réussi à instaurer la démocratie à plusieurs niveaux. Et elle a échoué à d’autres. Ce qui est en l’état, tout à fait normal et logique. Il ne faut pas oublier qu’une démocratie s’installe avec le temps et la patience. Le chemin est encore long. Très long.

La question qu’on se pose : où va la Tunisie ? Quelle serait votre réponse ?

Je dirais que la Tunisie est sur la bonne voie. A une condition : plus de volonté politique. On a vu des prémices d’assainissement du paysage politique avec les opérations coup de poing de Chahed. Malheureusement, ces opérations commencent à toucher le pouvoir d’achat du Tunisien (ligne rouge). Il faut tout de même une ligne de conduite politique plus claire car le pays est dangereusement dans une situation critique surtout sur le plan économique. Mais en comparaison à nos voisins, la Tunisie est restée solide et debout. Il ne faut pas oublier également la situation en Libye et rester vigilant car la réussite de notre démocratie dépend fortement de ce voisin.

Bientôt la Coupe du monde, la Tunisie est qualifiée, pensez-vous que c’est une occasion qui calmera les Tunisiens?

S’attendre à ce qu’une crise politique soit calmer par du football c’est prendre les Tunisiens pour des idiots. L’impact du sport et particulièrement le foot sur l’état d’esprit des Tunisiens est certes indéniable. La Coupe du monde réunira le peuple au tour d’un même but l’espace de quelques jours. Mais une fois la compétition terminée, et si la crise continue encore, il faut s’attendre à une réaction plus virulente. Surtout dans le cas où l’équipe nationale sort de la Coupe du monde avec un bilan médiocre. Le football est une source de bonheur en Tunisie, mais il peut vite virer au cauchemar pour les autorités.

Naziha Bensekhri

 

Crédit photo de couverture: Sofiene Hamdaoui/ AFP

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