Dominique Trouvé, avocat : « Je n’ai pas défendu cet homme, j’ai défendu son dossier »

Alors que le harcèlement sexuel n’a jamais été autant médiatisé, Maitre Trouvé, avocat basé en Ile-de-France, se confie sur l’une des affaires qui l’a le plus marqué. Celle d’un professeur des écoles qu’il a du défendre, accusé en justice pour atteinte à la vie privée, possession de photos pédo-pornographiques et agression sexuelle. Rencontre.

L’avocat Dominique Trouvé. Crédit : DR

Le soleil se couche à Créteil en ce jour de mars, il est 18h34. Situé en face du centre commercial de la ville, le cabinet d’avocat très chic de Maitre Trouvé. Dans son bureau, le design est à la pointe de la modernité : une décoration minimaliste où le blanc épouse le bois et sublime cette pièce spacieuse. Une immense baie-vitrée en guise de toile de fond offre un panoramique époustouflant du crépuscule. Idéal pour une entrevue.

Petit par la taille mais grand par le talent, Maitre Trouvé est un homme élégant d’une cinquantaine d’années. Jamais sans son costume-cravate bleu marine et sa chemise blanche, montre Rolex au poignet gauche, il est confortablement installé sur une chaise de bureau en cuir noir. Lunettes de vue sur le nez, crâne légèrement dégarni et sourire timide au coin des lèvres, il avoue ne pas avoir l’habitude de s’entretenir avec les journalistes, auxquels il ne répond que rarement. Il confie que jusqu’à présent, ils ne se sont jamais « très bien entendus ».

« Il avait une peur monstre d’aller en prison »

L’affaire qu’il est sur le point de détailler l’a particulièrement marqué en tant que père de famille. Ce dossier est celui d’un professeur de CM2, pris à partie par des parents d’élèves qui l’accusent d’avoir photographié des enfants. Il s’agit de certains élèves de l’école où il enseigne, à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint Denis). Le 6 juillet 2013, les forces de l’ordre perquisitionnent son domicile et découvrent une multitude d’images d’enfants dans son ordinateur. Des images salaces de jambes d’enfants, le pantalon relevé. Le 13 septembre suivant, l’accusé est placé sous contrôle judiciaire. Il avait été placé en garde à vue les deux jours précédents.

Le professeur est poursuivi pour trois raisons : atteinte à la vie privée, détention d’images pédo-pornographiques et agression sexuelle.

Maitre Trouvé dresse le tableau d’un client qui semble avoir un profil particulier. A trente ans, il n’a jamais eu de relation sexuelle ni amoureuse. Comme l’affirme l’avocat, « il n’a pas un physique avantageux ». Il décrit un homme « très grand »  et « très introverti ». Au départ, l’accusé souhaitait devenir professeur de mathématiques, au même titre que son père. C’est après un échec qu’il est finalement devenu professeur des écoles, alors un second choix. Il est décrit par ses proches comme une personne « sévère » et « vieille école ». Cependant, face aux forces de l’ordre, cette image d’homme sévère a disparu très rapidement. « Il avait une peur monstre d’aller en prison », explique l’avocat. « C’était impressionnant, il en pleurait ! » s’étonne-t-il ensuite. C’est la raison pour laquelle l’homme est très rapidement passé aux aveux face aux policiers, il a d’ailleurs donné spontanément son appareil photo lors de la perquisition.

« Eh maman, tu aimes mes jambes ? »

Le professeur emmenait son appareil photo à l’école tous les jours. Les enfants interrogés ont bien confirmé que le principal intéressé leur demandait de relever leur pantalon pour les prendre en photo. Dans son ordinateur sont retrouvées 3 000 photos d’enfants. Maitre Trouvé précise :

« Mais si on regarde bien, on voit que ce ne sont que des jambes, et on ne sait pas à qui est elles appartiennent. A la limite, ça ne serait presque pas grave s’il n’y avait pas de commentaires »

S’il doit tout faire pour défendre son client, l’avocat n’hésite pas à exprimer son dégoût à l’égard de ces fameuses photos, qu’il a d’ailleurs en partie jeté à la poubelle. Les seules qu’il a gardé se limitent à une dizaine, d’enfants et adolescents dans la rue. Il expose une mosaïque de ces images imprimées sur une feuille A4, accompagnées des commentaires « les moins violents » comme il les caractérise. Des légendes de photos obscènes qui ont particulièrement attiré l’attention des magistrats : « Une jeune étudiante en médecine », pour une jeune fille dans la rue, « un leader en casquette » pour un garçon se promenant, « une habituée », « une fraiche inconnue à vélo », ou bien des commentaires écoeurants : « Torse nu… et qui n’a pas froid aux yeux », « A l’aise dans cette position », « Eh maman tu aimes mes jambes ? »

Pour prendre sa défense, Maitre Trouvé plaide que sur les 3 000 photos retrouvées dans son ordinateur, « seule une quinzaine est suspecte ». Au tribunal, il va même jusqu’à provoquer le procureur, en lui demandant de lui montrer ces fameuses images. « Il en a montré trois au hasard, très discutables » juge-t-il. Toute l’ambiguïté de l’affaire était de retrouver les photos pédo-pornographiques que l’accusé détiendrait :

« Il y a certaines photos pornographiques, mais quand on s’approche de plus près on se rend compte que ce ne sont pas des enfants»

L’accusé stockait sur son ordinateur des photos pornographiques d’adultes. Ces images, il ne les a pas photographié lui même, « sûrement par peur » comme le souligne l’avocat. Mais elles viennent de livres et de publications qui sont en réalité autorisés. Il utilise alors un site public en exemple, sur lequel l’enseignant a téléchargé des photos. Il s’agit bien d’un site accessible à tous, qui propose des photos de femmes nues autorisées à la vente.

Selon l’accusé, ces photos sont « de l’art ». C’est avec cette excuse qu’il se justifie. Auprès de son avocat, il cite même celui qu’il qualifie d’artiste, Jacques Bourboulon. Il s’agit d’un photographe spécialisé dans l’art nu, plus précisément de jeunes filles nues. Ces photos apparaissent dans un livre intitulé « Coquine ». Si Maitre Trouvé ne se dit « absolument pas d’accord » avec le comportement de son client, il surenchérit : « Ce n’est donc pas un délit que de posséder ces photos. »

« On ne peut pas compatir avec les victimes »

« Je ne l’ai pas dit au tribunal ni à la Cour, mais à mon sens, les photographies qu’il possédait avaient tout de même une connotation pédo-pornographique », confie-t-il ensuite. Le professeur détenait également des images d’enfants très déplacées. Une image particulièrement choquante a été retrouvée, malgré le nettoyage de son ordinateur. Cette photo appartient à une exposition qui avait été présentée dans le sud de la France et qui avait été déclarée légale par le Conseil de l’Etat. L’image qu’il présente soulève le coeur : deux jeunes filles d’environ 5 ans, très dénudées, semblent jouer par terre. L’une est allongée et l’autre est assise sur son dos, les jambes écartées, laissant clairement voir sa culotte et son entrejambe. Pour sa défense, Maitre Trouvé n’a pas eu à chercher bien loin : si l’exposition est légale, posséder ces photos l’est aussi. « Ce n’est donc pas un délit que de garder cette photo dans son ordinateur », explique-t-il. Toutefois, l’accusé a avoué se masturber sur les photos des jambes d’enfants.

L’affaire se corse lorsque l’enseignant indique aux policiers avoir « passé sa main sur le sexe d’une petite fille ». Il revient quelques semaines plus tard sur sa déclaration, assurant que cet acte n’était pas « volontaire » et qu’il s’agissait là d’un « geste malheureux ».  Maitre Trouvé affirme d’un air désabusé que cet aveu était le « plus gros problème du dossier ».

Cependant, il explique avoir plaidé le fait que la victime n’a jamais clairement déclaré que le professeur l’avait touchée:

«Elle a seulement mimé le geste devant le juge»

Il continue, examinant le compte rendu de l’interrogatoire qu’elle a effectué avec les policiers : « A-t-il touché tes cuisses ou tes jambes ? – Non. – A-t-il touché tes fesses ? – Non, il m’a serré le bas du ventre, c’est tout. – Est-ce qu’il a touché ton sexe ? – Oui ». Selon l’avocat, cet interrogatoire est douteux. D’une part, parce qu’elle ne l’a « pas dit tout de suite ». De l’autre, parce qu’elle ne prononce pas le mot et ne se contente que d’un « oui ». « J’avais joué là-dessus, il est vrai que j’ai essayé de décrédibiliser la parole de l’enfant » avoue-t-il. Il explique qu’en tant qu’avocat, « on se doit de rester concentrer sur le dossier, on ne peut pas compatir avec les victimes ».

« Les parents d’élèves en font trop »

Maitre Trouvé a défendu cet homme car il doit assurer la défense des enseignants. Il est intervenu au titre de son assurance, mais l’enseignant a du « assumer sa défense seul ». A partir du moment où il a reconnu les faits, il n’est plus défendable. « Je n’ai pas défendu cet homme, j’ai défendu son dossier » explique l’avocat, bien qu’il estime que les parents d’élèves étaient parfois « injustes » vis à vis de son client et allaient trop loin dans leurs démarches:

«Il a pris des jambes d’enfants en photo, certes, mais aucun parent n’a reconnu les jambes de leur enfant, et surtout, il ne les a jamais diffusé»

De plus, un couple de parents avait assuré aux forces de l’ordre que le professeur avait pris en photo un élève « dénudé », alors que c’est « totalement faux » selon l’avocat, « l’enfant avait seulement le pantalon remonté jusqu’aux genoux ».

Durant toute l’enquête, il y a eu de nombreux rebondissements. En effet, l’accusé avait l’interdiction de s’approcher de ses anciens élèves et de l’école où il enseignait.

Un jour, l’avocat a reçu un appel de la police, car les enfants dont les jambes ont été prises en photo auraient aperçu le professeur aux alentours de l’établissement. Il a alors été convoqué pour violation du contrôle judiciaire. Comme la loi l’oblige, il aurait du aller immédiatement en détention. Au lieu de cela, une enquête a été ouverte pour découvrir la vérité. « On a eu de la chance car mon client était en Bretagne à ce moment-là. On a donc montré les billets de train » pour prouver son innocence, confie l’avocat d’un sourire malin :

« Il est vrai que j’ai pu jouer sur cette fibre là, car les parents d’élèves étaient tellement remontés contre lui qu’ils avaient tendance à en faire trop. A chaque fois qu’ils allaient trop loin, ça me permettait de faire redescendre la situation d’un cran »

Il assume avoir quelques fois fait passé les parents pour des « harceleurs » vis à vis de l’enseignant. Difficile pour Maitre Trouvé de ne pas jouer sur ce tableau. «On voyait bien que mon client était malade et qu’il pouvait faire de mauvaises choses. » Il poursuit, évoquant le bilan qu’avait dressé un expert sur la santé mentale de son client:

«Il avait un sur-moi tellement développé que c’est l’image stricte de lui-même qui l’a empêché de passer à l’acte »

Il se contentait donc des images qu’il avait stocké sur son ordinateur, mais n’a jamais violé personne. Selon le médecin, c’est le jour où le « sur-moi » craquera que l’accusé passera probablement à l’acte. A la question, « Et le principal intéressé, qu’en pense-t-il ? », il répond qu’il était un « très bon élève »:

« Si on lui dit de ne pas faire quelque chose, il ne le fera pas. C’est la raison pour laquelle je n’ai jamais cru les élèves qui disaient l’avoir aperçu. Ceci dit, les interdits ne le dérangent pas tant que cela visiblement ».

« On préfère oublier »

Interrogés, les parents de l’accusé assuraient « ne s’être douté de rien ».  Le père a confié trouver « étonnant » le fait que le principal intéressé ait une situation amoureuse et sexuelle inexistantes à trente ans. « Il se disait que son fils avait des aventures d’un soir mais que rien n’était sérieux » explique Maitre Trouvé. De leur côté, les autres professeurs de l’école se sont dit « estomaqués » de l’attitude de leur collègue, qui pour eux n’aurait « jamais agit de la sorte ».

En première instance devant le tribunal correctionnel de Bobigny, le 14 avril 2016, l’enseignant a été condamné à trois ans d’emprisonnement avec sursis, et mise à l’épreuve pendant trois ans. Il a également écopé d’une interdiction à vie de travailler avec des enfants. Maitre Trouvé explique fièrement avoir fait appel de cette décision, jugée trop « sévère ». De trois ans, la peine est passée à 18 mois. L’accusé a donc évité la prison. Les dommages et intérêts pour les victimes, sont eux, passés d’environ 3 000 euros en première instance au simple euro symbolique. 300 euros ont été versé aux enfants dont les jambes ont été photographiées.

Aujourd’hui, Maitre Trouvé n’a plus de de nouvelles de son client. Il affirme cependant être resté brièvement en contact avec lui après l’affaire, bouclée depuis le 14 février 2017. « On ne suit jamais les gens après ce type d’affaire », avoue-t-il, évoquant un sujet très tabou autant pour lui que pour l’accusé. « On préfère oublier ».

Clémence Renard

 

Crédit image à la une : (LP/N.P.)

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