« Je sais que j’ai un problème avec le Poker et que ça me nuit ! »

On rêve tous, ou presque, de gagner des millions au poker. Mais ce sport à la mode, de plus en plus médiatisé, a une face sombre dont on parle peu: addiction, ruine, dépression, illégalité… Cercles, poker online et parties clandestines, nombreux sont les joueurs à perdre toutes leurs économies. Pierre* est l’un d’eux. Nous l’avons suivi au cours d’une soirée, pour lui comme les autres, à une table de jeu de la capitale. 

Bien que fermés pour certains, les endroits pour jouer au poker à Paris restent légion, pas toujours de bonne augure pour tous  @Pokernews

Le Cercle Clichy Montmartre, dernier temple parisien pour les passionnés de Poker. Après la razzia de l’Etat qui a fermé tous les autres cercles de jeux à Paris, l’irréductible Clichy Montmartre résiste encore et toujours. Ce n’est pas le froid glacial de ce mois de mars qui empêche les fanas du jeu de carte le plus populaire de l’hexagone de s’agglutiner à l’entrée de la salle, qui accueille une série de tournois pour tous les goûts, et surtout pour toutes les bourses : de 100€ à 3000€.

Pour l’amour du jeu

Aujourd’hui a lieu le tournoi principal, le « Main Event » comme on l’appelle en honneur des plus grands shows américains. Un tournoi à 1500€ qui a fait déplacer près de 900 joueurs et une dizaine de journalistes armés d’un calepin pour certains, d’une caméra pour d’autres. Le tournoi bat son plein. Dès l’extérieur du cercle, les discussions entre joueurs ne concernent que les coups qu’ils ont gagné, et plus souvent ceux qu’ils ont perdus. Chacun rêve d’atteindre la fameuse table finale et de remporter les 200 000€ promis au vainqueur. Une table finale filmée et commentée qui saura alimenter les soifs d’adrénaline et de gloire qu’ils recherchent. Pourtant tous ne sont pas venus ce vendredi pour participer au grand Main Event. Toujours à l’extérieur, dans la file indienne, devant un vigile d’au moins 2 mètres laissant entrer les joueurs au compte-goutte malgré les rares degrés que ce début de printemps a bien voulu nous accorder, Pierre* ronge son frein:

«Parfois je gagne, parfois je perds. Mais c’est vrai que je ne m’y retrouve pas. Au début je me voilais un peu la face. Je pensais que je n’avais pas de chance et que ça allait tourner. Au bout d’un moment je me suis quand même fait une raison.»

Si la queue est aussi longue aujourd’hui, c’est que beaucoup de joueurs viennent de loin pour participer à ce tournoi. Mais avant il devront s’acquitter de la cotisation annuelle d’une cinquantaine d’euros. Pierre, lui, s’est fait rançonner dès janvier. Hors de question de ne pas débuter l’année par une partie de son jeu favori:

«Dès le 2 janvier, j’étais au cercle. Je suis quand même sorti le 31, le 1er repos et le lendemain je suis allé jouer. Je bosse un peu au black dans un restau en semaine mais en gros je viens dès que je peux, dès que j’ai du temps.» 

Les tournois dans les cercles de jeux regroupent à chaque fois plusieurs centaines de participants   @CercleClichyMontmartre

Lieu mythique de Paris, le 84 rue de Clichy a vu depuis 1947 le jeu occuper les murs de cet ancien restaurant. A l’époque on y jouait au billard ou à la belotte mais depuis 2008 c’est les tables de poker qui emplissent la quasi-totalité de l’endroit. Contrastant avec les moulures au plafond et les murs d’époque conservés, l’endroit accueille des joueurs de tous bords. Du très riche au plus modeste, du professionnel à l’amateur, d’un Patrick Bruel à Pierre. Notre anonyme est malgré tout un habitué du cercle Clichy, un « regular » comme on dit dans le milieu. Loin des strass et des paillettes dont tout le monde à l’air de rêver aujourd’hui, ce jour ressemble à beaucoup d’autres pour lui.

C’est enfin à son tour d’entrer, il salue le vigile qui le reconnait par un rapide « ça va ? » et c’est le moment pour Pierre de faire irruption au chaud. Le bruit des jetons qui s’entrechoquent provoque un brouhaha phénoménal. Un bruit qui pourrait rendre fou plus d’une personne mais qui illumine le visage de Pierre :

«J’adore entendre les jetons claquer, les cris des joueurs, les croupiers compter les piles. A chaque fois que j’entre ici c’est pareil, ça m’excite. Sur internet je ne retrouve pas cette atmosphère ».

L’ambition d’une situation meilleure

Pierre a 33 ans, touche le chômage et travaille quand il peut en extra dans quelques petits restaurants bien arrangeant sur le paiement en espèces. Il a commencé le poker il y a une dizaine d’années et ne s’est jamais séparé de son amour du jeu. Un amour malheureusement pas souvent réciproque:

« Au début je perdais beaucoup, maintenant je perds moins mais je perds encore. Je n’arrive pas à m’en empêcher. Quand je bosse je suis payé en cash, c’est encore plus facile pour jouer du coup.»

L’entrée du Cercle donne sur la salle principale, une immense salle toute en longueur remplie de tables de poker. Les plus petites sont situées près de l’entrée tandis qu’un petit salon VIP sur la gauche accueille les parties aux enjeux plus importants. Tout au fond, une dernière salle prévue pour les tournoi. C’est là que tous les joueurs ayant déboursés les 1500€ de droits d’entrés sont attablés. Pierre nous précise:

«J’ai essayé de me qualifier pour le gros tournoi mais ce n’est pas passé. 1500€ je ne peux pas les mettre, je vais jouer en cash game, à 50€ la cave et on verra si ça se passe bien ! »

Le cash game est un jeu tout à fait à part, bien plus difficile d’évaluer à l’avance les risques encourus   @Pokernews

Pour Pierre, toujours le même rituel. Une petite borne permet de s’inscrire aux tables de son choix pour se placer sur la liste d’attente. Puis un café, ou deux, en attendant. Pierre s’inscrit aux tables à 50€ et 100€ l’entrée. « J’espère que j’aurai une place à la 50 en premier, je n’ai que 200 sur moi ».

Contrairement aux tournois, le cash game ne met pas tout le monde sur le même pied d’égalité, il y a une mise minimum mais libre à chacun de rentrer sur la table avec la somme de son choix. Trois vraies différences avec le jeu de tournoi : on joue notre propre argent, on peut s’en aller quand on veut et lorsque l’on a plus de jetons il est possible de « recaver » (« pour se refaire » comme il est coutume d’entendre chez les plus acharnés).

Accoudé au bar, sirotant son café, Pierre est enfin appelé pour jouer. 40min d’attente, ça commençait à faire long ! « A la 50, tant mieux » lâche-t-il avant de se diriger à la caisse pour échanger les 200€ qu’il a en poche contre une pile de jetons. C’est enfin le moment tant attendu.

« J’ai toujours l’excitation en partant de chez moi, en arrivant ici, mais c’est souvent plus compliqué en rentrant. Dans le fond j’espère encore que ça va tourner !»

Pierre s’assoit au siège 1, le siège juste à la gauche du croupier qui le salue d’ailleurs. Il connait tout le monde à Clichy et tout le monde le connait. Cette table propose un cocktail étonnant de profils différents. A la droite du croupier : deux jeunes écouteurs vissés sur les oreilles, une dame assez âgée et un homme d’une quarantaine d’années extrêmement volubile. A sa gauche, un jeune homme de 20 ans au maximum avec plus de 1000€ devant lui, un homme qui a déjà l’air bien agacé par le déroulement de la partie et Pierre qui pose 50€ sur la table en gardant 150 dans la poche. Il est 22h30 et les premières cartes arrivent pour Pierre.

Décontracté et plutôt bavard, tout commence bien pour lui, il enchaine les petits coups gagnés et double même sa mise face à la vieille dame dans la première heure. C’est seulement quelques minutes plus tard qu’intervient le premier coup dur de la soirée. Un des jeunes aux écouteurs fait « tapis » sur la dernière carte face à Pierre. Très embêté, Pierre hésite pendant 2 longues minutes avant d’investir ses 140€ vaillamment gagné lors de la première heure:

« Je savais que je ne devais pas payer ce coup-là, je sentais qu’il avait touché la dernière. J’étais devant lui avant, j’ai réfléchi mais je n’ai pas réussi à jeter ma main. C’est toujours pareil, je n’ai pas de chance et j’arrive pas à passer après… Je vais essayer de me refaire un peu mais si je perds ça va encore être la merde. »

Dur retour à la réalité

En effet, Pierre a payé la mise et le croupier a poussé les jetons vers le jeune aux écouteurs après qu’il ait retourné une double paire gagnante trouvée à la dernière carte. Pierre pose directement les 150€ qu’il lui reste en poche. Il n’a déjà plus l’entrain du début, il parle moins, marmonne dans sa barbe que le croupier ne lui donne pas de bonnes cartes. Pierre rentre dans beaucoup de coups et ne trouve pas de « flops » qui correspondent à ses mains. Des petits coups qui grappillent peu à peu ses jetons au profit d’autres joueurs plus agressifs. Pierre a peur de perdre, ce n’est pas foncièrement un flambeur. Bien qu’il ne puisse pas se permettre de perdre de grosses sommes, l’accumulation de mauvaises parties le mine. Une fébrilité qui se fait de plus en plus pressante.

« La semaine va être compliquée. Si je ne bosse pas j’aurais pas d’argent. J’ai un peu l’impression de bosser pour rien. Je le sais que je perds depuis que j’ai commencé à jouer, que je ne peux pas me le permettre etc. Mais j’adore ça, c’est comme ça. »

Le coup fatal finit par arriver quelques tours de table plus tard. Pierre envoie ses derniers jetons avec une paire de huit face à la paire de valets du quarantenaire volubile. Le croupier ne changera pas la sentence d’un Pierre au regard dans le vide. On lui demande s’il compte rejouer. Car, oui en plus d’avoir perdu Pierre est sommé de dire à la table qu’il jette les armes pour ce soir. « Place libre » fini-t-il par annoncer après quelques secondes scotché sur sa chaise.

Touché, Pierre se veut plus pensif et s’ouvre naturellement sur ses relations:

« Avec les potes ça va, c’est surtout avec ma famille que c’est plus compliqué. Mon père a voulu que je m’interdise l’accès aux casinos. Je n’ai pas voulu et depuis on se parle beaucoup moins. »

Il est beaucoup plus froid, son sourire, son entrain, son plaisir du début, tout a disparu. Tout a disparu après une nouvelle soirée ratée qui lui rappelle les précédentes. Tout ce qu’entraine son addiction au jeu. « Je sais que j’ai un problème avec ça et que ça me nuit plus qu’autre chose, je ne pourrais même pas dire combien j’ai perdu depuis que j’ai commencé… En même temps, en ce moment, je n’ai rien de mieux à faire… » confie finalement Pierre avant de partir, en pleine remise en question.

Il est 1h30, Pierre quitte le cercle Clichy quelques heures après y être arrivé. Cigarette à la bouche, touché mais pas coulé, il traverse la Place de Clichy pour rentrer chez lui en cette glaciale soirée. C’est aussi comme cela que ça se passe dans les cercles de jeux parisiens.

 

Ludovic Heinry

 

 

*Le prénom a été modifié
Crédit photo de couverture : pennsylvaniapoker.com

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