[ENQUÊTE] Le cancer du football

Le verdict vient de tomber : jouer au football serait extrêmement nocif pour la santé, voire même cancérigène. En cause : les terrains synthétiques, ou plus précisément, les billes noires qui les composent.  Alors ces dérivés de pneus automobiles seraient-ils le cancer du football ? Enquête.

Les terrains synthétiques pourraient être à l’origine de nombreux cas de cancers | Crédits: Cobas.

En 2005, les premiers terrains synthétiques et autres « City » ou « Urban Foot » (terrains de football pour 5 à 7 joueurs par équipe) font leur apparition en France. Ils suivent les pionniers dans le domaine, installés aux Etats-Unis un an plus tôt. Petit à petit, toute l’Europe se met au goût du jour, en étrennant ces nouveaux terrains de jeu.

Plus faciles à installer, plus pratiques, plus innovantes, ces pelouses artificielles sont un vrai « bijou technologique et révolutionnaire ». La publicité est simple, et toute trouvée. Elle n’en finit plus de séduire. Les maires se les arrachent, les incrustent dans leurs politiques d’urbanisme. Les joueurs sont conquis, les familles aussi : plus besoin de se déplacer en périphérie, les terrains viennent s’installer dans les villes. Tout semble parfaitement mené. A la seule exception que, de l’autre côté de l’Atlantique, des premiers symptômes ont été constatés.

Carte des terrains synthétiques en France | Crédits : Matamix.

Les premiers signes

Aux Etats-Unis, c’est Amy Griffin, ancienne gardienne de but de la sélection américaine, qui s’en est inquiétée la première. « J’avais des doutes sur ces nouveaux terrains. J’ai une grosse expérience des terrains, et je trouvais surprenant qu’il y ait autant de jeunes filles malades à l’issue des entraînements. Je me demandais s’ils n’étaient pas à l’origine de maladies. C’était en 2007. » confiait-elle à CNN en juillet 2016. Bien lui en avait pris. Un an plus tôt, des chercheurs du Michigan révélaient la présence d’un certain nombre de substances nocives dans des échantillons de billes testées. Parmi elles ? Du plomb, du chrome et même de l’arsenic.

Devenue entraîneur adjointe de l’université de Washington, Amy Griffin prend conscience que son hypothèse pourrait en fait s’avérer vraie. Un an après s’être posé des questions sur ces billes, elle rend visite à l’une de ses joueuses, hospitalisée à Seattle. On lui annonce que sa joueuse, gardienne elle aussi, souffre d’un cancer. Un « lymphome non hodgkinien » plus précisément. Les prémisses d’un phénomène qui prend toujours plus d’ampleur. Amy Griffin se pose alors comme porte-parole d’un mouvement né en 2005, s’opposant à l’ouverture de ces terrains synthétiques.

Une Europe silencieuse

Alors, elle présente un dossier rempli de preuves sur les bureaux de la mairie de New York, en 2008. « Il y avait différents arguments : le coût, la santé, l’environnement… » disait-elle à nouveau sur CNN. En 2009, elle avait constitué une liste contenant 237 noms de joueurs et joueuses atteints d’un cancer. Avec Geoffrey Croft, président de l’association NYC Park Advocates, ils parviennent à remporter une première bataille. « La ville a décidé de renoncer à la plupart de ses projets de nouveaux terrains synthétiques ».

Pourtant, ces mauvaises expériences sont passées sous silence ailleurs. En Europe, bien rares sont ceux qui s’opposent à l’ouverture de ces terrains toxiques. Un phénomène passé sous silence dans la plupart des médias. Sport le plus populaire, le football est également le plus pratiqué dans le monde. En France, plus de 65% des terrains de football sont des terrains synthétiques, soit près de deux terrains sur trois. Suffisant pour prendre conscience de l’ampleur de la catastrophe ? Pas vraiment. Jusqu’en 2017, les différents ministres des Sports et de la Santé ne semblent pas réellement concernés.

Crédits : Jérôme Bruley.

120 tonnes de billes pour un terrain

En 2013, à quelques kilomètres de la frontière française, le journal néerlandais Chemosphere fait écho des premières observations sur les terrains synthétiques aux Etats-Unis. Ils signalent également la « présence anormalement élevée » d’hydrocarbures dans les billes noires qu’ils ont analysé.

Mais à partir de quoi ces billes sont-elles donc faites ? Philippe Faure, directeur recherche et développement de l’organisme français de collecte et de recyclage des pneus Aliapur, explique: 

«La plupart provient de pneus usagés, qui ont été broyés, et transformés en petites billesPour un terrain classique, à onze contre onze, il faut environ 23.000 pneus»

C’est donc près de 120 tonnes de granulés qui sont déversés à chaque nouvelle pelouse. Car ces billes sont indispensables pour les terrains artificiels. « Ce sont elles qui permettent à la pelouse et aux brins d’herbe de prendre de l’épaisseur, d’être debout et de ne pas rester couchés sur le sol » complète Bachir, gérant d’un City Stade en région parisienne. Les billes assurant en effet l’élasticité de la pelouse, et permettant notamment au ballon de rebondir.

L’Ajax, prémisses d’un changement ?

Pourtant, il faut encore attendre trois ans de plus pour que le magazine d’investigation Zembla s’empare à son tour de l’affaire, pour éviter que « le cancer du foot » prenne de nouvelles proportions. En démontrant – documents et interviews à l’appui – que ces billes ont été autorisées dans le pays des tulipes sans le moindre test pharmaceutique, chimique ou physique, le magazine soulève un nouveau problème de taille. Non seulement ces billes pourraient être toxiques, mais elles auraient en plus été validées par l’Etat, sans la moindre vérification… Ni de principe de précaution.

C’est ainsi que l’Ajax Amsterdam, le plus célèbre club hollandais, et l’un des plus grands clubs européens, prend conscience de l’impact négatif de ces billes noires sur la santé de ses joueurs. Après avoir recensé plusieurs cas de maladies suspectes au sein de leurs équipes de jeunes, les dirigeants de l’institution de la capitale hollandaise prennent une décision unanime : en finir avec les terrains synthétiques. Celle qui a compté dans ses rangs quelques-uns des plus grands joueurs de l’histoire du football (Bergkamp, Cruyff, Kluivert, Van der Sar, Van Basten, etc.) espère ainsi éviter toute forme de cancer (lié à ces billes) dans son centre d’entrainement.

Alors, depuis l’été dernier, l’Ajax a donc annoncé avoir programmé le remplacement de tous ses terrains artificiels. Des équipes professionnelles aux équipes de plus jeunes, il n’y aura plus la moindre trace de bille synthétique dans son centre d’entrainement dernier cri.

«Qu’importe si les moyens financiers doivent être doublés, nous ne pouvons plus jouer sur ces terrains synthétiques. Il en va de la santé de nos joueurs, et de la santé de nos futurs joueurs. Ce n’est plus acceptable. Nous aurons des terrains naturels pour chaque équipe, qu’elle soit professionnelle ou encore en catégorie de jeunes», Steven ten Have, président de l’Ajax Amsterdam en décembre 2016

Depuis, 82 clubs ont suivi l’appel du club hollandais.

Le rôle du ministère de la Santé

Pourtant, en France, le problème n’est toujours pas évoqué. « Pas suffisamment sérieux », « pas réellement intéressant pour un débat de santé publique », ce sont les réponses qui ont été faites à l’ancienne députée Pascale Boitard. En 2013, elle avait dénoncé « l’absence d’études scientifiques approfondies sur d’éventuels risques sur la santé liés à l’inhalation, l’ingestion ou le contact avec les éléments constituant ou fixant les gazons synthétiques ». A l’époque, Valérie Fourneyron, la ministre des Sports lui avait répliqué en lui confiant un rapport datant de 2005… Et concernant uniquement l’éventuelle inhalation de gaz émis par les terrains.

Or, d’après le rapport de l’université de Yale datant de 2016, ce sont les particules fines, émises par les billes de caoutchouc, qui sont à l’origine de multiples problèmes de santé, voire de cancers. Contactée par nos soins, l’ancienne ministre Valérie Fourneyron n’a pas souhaité répondre à nos sollicitations, renforçant l’idée de flou autour de l’autorisation de ces billes. Il faut ainsi attendre un article du journaliste Thibaut Schepman – qu’Agora District a pu rencontrer – datant de novembre 2017, pour que les instances européennes se saisissent du dossier.

Le nouveau perturbateur endocrinien

C’est encore une fois un problème de perturbateurs endocriniens passé sous silence qui refait surface. Là où en France les rumeurs n’ont jamais été prises au sérieux (à ce jour), d’autres pays comme les Etats-Unis ont déjà bien compris l’enjeu sanitaire autour de ce scandale. L’Union européenne n’est pourtant pas peu fière de ses contrôles d’hygiène. Cependant, que faire lorsque ces contrôles ne testent pas les bons éléments ? Car c’est bien ce qui se produit dans le cadre de ces billes de caoutchouc. Comme nous avons pu le découvrir au cours de nos recherches, les tests sanitaires effectués ne le sont qu’à quelques étapes du processus de fabrication. En effet, il faut savoir que lorsqu’elles sont « contrôlées », les petites billes noires des terrains de football sont encore à l’état de pneu usagé, dont on ignore de très loin la future utilisation.

Depuis, le magazine « Envoyé Spécial », s’est saisi du dossier, reprenant dans son émission du 13 février dernier les travaux et recherches de Thibaut Schepman. Cette affaire a alors gagné en popularité sans jamais atteindre le niveau d’intérêt qu’y ont porté les Américains. Nous sommes en Europe – et plus particulièrement en France – très loin de saisir l’ampleur du phénomène qui concerne plusieurs dizaines de milliers de terrains, pour professionnels comme amateurs.

Si les résultats d’enquêtes menées par l’université de Yale sont alarmants, de nombreux autres facteurs doivent être pris en compte sur notre territoire (climat, pluie, pollution, etc.) et pourraient rendre le constat plus lourd encore. Avec un coût plus élevé, les terrains naturels sont bien trop onéreux pour être une réelle alternative. A ce jour, de nombreux prototypes ont déjà été proposés tels que des copeaux de bambous ou de bois, sans rencontrer de succès. Les petites billes noires ne sont pas prêtes de passer sur le billard…

Crédits : DR.

Quentin Gesp

 

Crédits photo de couverture : Ajax Amsterdam.

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