Rencontre avec Camille, victime de violences conjugales

Camille L. a accepté raconter sans tabou à la rédaction d’Agora District les violences qu’elle a subies pendant deux ans par son partenaire. 

Campagne publicitaire contre les violences conjugales © Nicolas Gillon

Marie Trintignant, Alexia Pour mieux comprendre la violence, Agora district est allé à la rencontre de … Insérer des chiffres…

Mardi 6 février, 21 heures. Une petite brune emmitouflée dans un manteau anthracite s’avance vers ma table avec assurance pour s’installer sur une chaise vide en face de moi. Cette jeune femme d’1 m 60 à vue de nez avec qui j’avais rendez-vous dans un bar de la capitale, c’est Camille. Son visage oblong, ses grands yeux brun-vert et le look qu’elle arbore, la font ressembler à une étudiante bohème de la Sorbonne.

Première tournée de chouffe commandée, une question me taraude : comment vais-je briser la glace sans briser l’ambiance « bon enfant » qui règne ? Première tournée achevée, il faut se lancer ! 

Finalement, nous je n’aurais pas eu à ferrailler dur pour la faire parler. Alors que le serveur part nous chercher une seconde tournée, Camille prend les devants : « c’est pour quand sinon les questions qui fâchent ? »

« Dans l’imaginaire collectif, une femme battue est une femme faible »

Camille a partagé deux ans de sa vie avec un homme qui la violentait. Assez curieux à s’imaginer d’ailleurs quand on voit cette petite boule de nerfs descendre ses bières en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Balayons d’emblée le cliché selon lequel les femmes battues seraient par nature, fragiles et soumises pour accepter par la suite de tels sévices. Comme en témoigne Camille, la réalité est plus prosaïque. C’est même tout l’inverse, il faut avoir une charge mentale colossale pour accepter pareils supplices sans jamais plier. Camille a pleinement conscience de la vision « pathétique » que ces femmes peuvent renvoyer. Elle avoue sans peine qu’elle-même avait dans le passé une vision caricaturale de ces femmes victimes. Elle ajoute : « dans l’imaginaire collectif, une femme battue est une femme faible ».

Le volet « séquestration » a été le premier à me prendre aux tripes. Après le récit de quelques-uns des mauvais traitements qui lui ont été exercés, Camille s’arrête un instant pour remettre de l’ordre dans ses souvenirs qui affluent. Elle a besoin de quelques minutes de silence. Par pudeur, je décide, peut-être à tort, de ne pas poursuivre. Cette première incursion dans la vie de cette jeune femme est plus compliquée que je ne l’avais envisagé.

« L’amour ou plutôt l’ombre de notre amour semblait toujours pouvoir tout réparer »

« Je me rendais compte qu’on ne pouvait plus s’aimer. Mais on était une team malgré tout ! » lâche-t-elle bravade. Elle ajoute : « La violence et ce qu’on y a vécu a fait de nous une famille. L’amour ou plutôt l’ombre de notre amour semblait toujours pouvoir tout réparer. On pensait lui et moi qu’après ça, il arrêterait ». Une chose est frappante chez Camille : elle emploie de manière quasi systématique les pronoms « on » et « nous » lorsqu’elle évoque sa relation avec cet homme.

Ce qu’elle décrit comme le « syndrome Bonnie & Clyde » – que nous décririons davantage comme celui de « Stockholm » la laisse elle-même perplexe « c’est assez curieux, mais aujourd’hui encore aucun esprit de vengeance ne m’habite ».

Lorsque Camille s’est retrouvée par sa faute en fauteuil roulant, c’est lui qui s’est chargé d’acheter le fauteuil, de la déposer tous les matins à ses cours. Surréaliste. Lorsque Camille s’est retrouvée le visage fardé de bleus, c’est encore lui qui s’est rendu à la pharmacie. Pourquoi ? « il me le devait ! » me répond-t-elle. Comme une sorte de pacte tacite entre eux. Toxique.

« Nos ébats sont devenus le seul espace d’amour réciproque, de mots tendres et de pardons par l’épiderme »

Lorsque je lui demande ce qui a pu la retenir prisonnière de cette relation malsaine elle répond : « La coke le rendait trop con. J’avais conscience que je ne pouvais plus l’aimer. Mais mes études, ses menaces et cette p****n d’attache incompréhensible m’empêchaient de rompre. Parfois il y avait des éclats d’âme et je craquais toujours pour lui mais la plupart du temps il me décevait jusqu’au dégoût. ». Avant de concéder : « Nos ébats sont devenus le seul espace d’amour réciproque, de mots tendres et de pardons par l’épiderme ».

La justice aura été le couperet de notre relation

Au cours du mois de juin dernier, sa voisine de palier, alertée par ses cris, appelle la police. Pour la première fois, Camille est confrontée à des instances supérieures qui la pressent, à raison, de porter plainte après l’avoir informée – de façon tout à fait illégale – que ce n’était pas la première fois que cet homme faisait du mal à une femme. Par correction et à sa demande, nous n’épiloguerons pas sur le passé judiciaire de cet homme. Pendant deux ans, Camille n’a pu se résoudre à quitter son bourreau. Mais à ce moment précis, c’en est trop ! La perspective qu’il ait pu blesser une autre jeune fille la tourmente. Qu’il lui fasse du mal à elle, elle l’avait paradoxalement intégrée… Mais qu’il ait pu mettre en pièces une autre gamine, c’est insoutenable pour elle. Le vendredi 7 juillet 2017, Camille porte plainte. L’infernale machine judiciaire est lancée. Fin de ce calvaire. Mais le début d’un autre : s’obliger à se défaire d’un homme dont on est viscéralement amoureuse.

Donc acte.

Et aujourd’hui ?

« Je ne pense pas pouvoir désaimer un jour les hommes que j’ai vraiment aimés. Mais je ne suis plus amoureuse. Aujourd’hui, ça me rassure de ne plus le voir par obligation : il a été condamné à trois mois de prison ferme auxquels s’ajoutent deux ans de prison avec sursis suivis d’une interdiction de mettre un pied à Paris et d’entrer en contact avec moi » explique Camille. Avant d’ajouter : « à l’annonce de la décision, on s’est regardé pour de vrai et il m’a dit « je suis désolé » ça aurait pu être un si bel homme… Mais non. »

De quoi, l’intrépide aurait-elle envie aujourd’hui ? « De douceuuuur ! ».

Sa ténacité, son audace et son rejet des conventions sociales font incontestablement d’elle femme forte et libre.

Inès Nacer

 

 

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