[ITW] Julie Sebahoun: « L’idée de Singa est justement de déconstruire les préjugés sur l’asile »

Utilisée par les politiques, reprise par les médias, la question des réfugiés occupe une place primordiale dans notre société. Mais met-on suffisamment l’humain en avant ? De nombreuses associations viennent en aide aux « nouveaux arrivants », des hommes et des femmes souvent éprouvés et sans repères. Nous avons rencontré Julie Sebahoun, co-fondatrice de Paris d’Exil, aujourd’hui chez Singa Paris, une association qui tente de rapprocher les communautés à plus long terme.

Julie Sebahoun, co-fondatrice de Paris d’Exil et aujourd’hui salarié chez Singa Paris, mène depuis plusieurs années un combat pour l’accueil des réfugiés   @JulieSBn

La question de l’accueil des réfugiés est un sujet extrêmement sensible. Les centres d’aide aux « nouveaux arrivants » sont débordés. Que l’Etat le veuille ou non, les réfugiés continuent d’affluer vers nos frontières et leur offrir des conditions de vie décentes ne relève pas simplement de la morale mais est avant tout d’un droit.  Pour faire face à cette situation d’urgence, mairies et associations se relaient pour venir en aide à ces personnes en difficulté : aide au logement d’urgence, aide administrative, au soutien alimentaire et matériel…

Singa est une association dont la mission est ancrée dans le long terme. Nous avons rencontré Julie, sa responsable de communauté, qui a auparavant co-fondé Paris d’Exil après avoir passé ses dernières années sur le terrain. De son engagement au travail de Singa, en passant par sa vision de la situation, elle revient sur ses 5 dernières années au service des exilés.

Pouvez-vous vous présenter et nous expliquer comment vous vous êtes retrouvée aussi impliquée sur le sujet des réfugiés ?

Je faisais un terrain de recherche en anthropologie pour mes études universitaires sur la question des campements de rue à Paris. Pendant mon sujet de recherche, je me suis retrouvé sur le terrain de Gare de l’Est où était centrée la communauté afghane qui arrive à Paris. Historiquement c’est entre gare de l’Est et Jaurès que se cristallise les communautés, pour s’organiser et s’échanger des informations. Pendant très longtemps, il y avait peu de collectifs et peu d’entraide. Nous nous sommes retrouvés sur le terrain avec plusieurs citoyens pour distribuer des repas et faire de l’information juridique. Mais clairement nous ne venions pas du monde de l’asile et nous n’y connaissions rien en termes de procédure. Alors nous avons dû nous organiser et nous subdiviser les tâches. Dans un premier temps nous avons créé une plateforme « aide aux exilés de gare de l’Est » sur Facebook. C’est ici qu’est né l’embryon du collectif, à l’époque nous étions une dizaine de personne tout au plus.

Un campement de migrants au fameux quartier de la Chapelle, évacué il y a quelques mois  @AFP

Ensuite en 2015 s’est créé le « collectif parisien de soutien aux exilés », plus structuré, on subdivisait les tâches en fonction des compétences de chacun. C’était une période très médiatisée, on a eu énormément de gens qui sont venus sur les campements et au bout d’un an et demi, nous nous sommes retrouvés avec 5000 membres, tout le monde voulait donner un coup de main. Nous avons mis en place beaucoup de réunions d’informations dans les cafés. Et chaque fois de nouvelles personnes venait nous voir en nous disant : « j’aimerais donner un coup de main mais je ne sais pas comment faire ». Petit à petit tout cela a commencé à prendre forme.

Comment transforme-t-on cette implication en la création d’une association ?

Le problème des associations de l’époque était que d’un point de vue administratif, les réfugiés étaient obligés de passer par France Terre d’asile. Et avant de pouvoir avoir un rendez-vous (et là déjà il fallait savoir comment s’y prendre), c’était au moins un mois et demi. Pendant un mois et demi il n’y avait aucune structure prévue. C’est là que les citoyens ont pris le relais. On a fait le tour des campements un peu partout et on a commencé à centraliser les informations, à réunir toutes les « micros-communauté ». L’idée était de pointer du doigt ce qu’il se passait, avoir une couverture médiatique. L’idée qui a émergée des associations et collectifs était de se réunir pour dire : « regardez il y a un problème ». Ce regroupement a très bien marché et beaucoup de journalistes sont venus relayer l’évènement et le message. Seulement on a été confronté à la communication publique de la mairie de Paris qui disait « regardez tout ce qu’on fait » de manière très positive. Tous les mois il y avait des interventions policières autour des campements. C’était des évacuations pour récupérer les demandeurs d’asile, les mettre dans des bus et les dispatcher dans les centres. Derrière ils faisaient un communiqué pour dire à quel point ils s’occupaient bien du sujet. Nous en tant qu’association notre boulot c’est aussi de dénoncer ça. Il les plaçait entre autres dans des centres du Samu Social pour une seule nuit d’hébergement.

Pendant cette année-là, c’était de la gestion de crise à très court terme, et tout cela sans solution derrière. Du coup, très vite on a vu les camps se reformer un peu partout. Non seulement ce n’était pas bon pour les réfugiés mais c’était également très difficile pour les associations en termes d’organisation. D’ailleurs ce qu’on faisait, on mettait des « indics » de chez nous dans les camions, pour pouvoir suivre les réfugiés et voir ou ils étaient envoyés, comment étaient leurs conditions. C’est là qu’on a découvert qu’ils envoyaient certains réfugiés dans des églises en Champagne, sans accompagnement social derrière. Vu l’absence de dialogue entre préfectures, mairies et associations, le gros enjeu pour nous est de contrecarrer l’information officiel pour donner la réalité du terrain. C’est de là qu’est né l’association Paris d’Exil. Notre vocation en tant que collectif citoyen est d’apporter une information vraie, réelle, brute. L’objectif poursuivi est également de devenir un interlocuteur valable auprès des institutions en tant qu’association.

Affichage de l’association co-créé par Julie Sebahoun : Paris d’Exil   @parisdexil.org

Justement, en passant au sein d’une véritable association, quelles facilités cela entraine-t-il et au contraire quelles difficultés avez-vous du affronter ?

Paris d’Exil fonctionne grâce aux bénévoles, aux dons citoyens et aux organisations d’évènements (des partenaires et donateurs privés). Ces donateurs mettent beaucoup de moyens mais souvent ce n’est pas suffisant. Nos budgets sont minimes par rapport aux associations qui sont en partenariat avec l’Etat. Nos bénévoles continuent leur travail, ceci malgré le manque de moyen, les tensions et la difficulté à se structurer. Ce sont les difficultés des plus petites associations mais c’est aussi notre force. Nous avons énormément de capacité humaine : plein de personnes motivées, impliquées. Tout cet agrégat constitue une grande force pour fédérer et mobiliser autour de cette thématique de l’exil. Nous voulions également garder cette liberté de pouvoir dire ce qu’on avait envie sans attache vis-à-vis de subventions comme cela peut être le cas parfois.

« Il y a une volonté de ne pas accueillir ou d’accueillir au rabais »

Pour revenir sur ce sujet, on sent quelques soucis de communication avec les institutions, comment se passe la collaboration ?

Au début très compliqué mais à partir du moment où nous sommes devenus une association à part entière, on a eu quelques portes d’entrée auprès de la ville de Paris. Avec le cabinet de Dominique Versini, ou Anne Hidalgo par exemple. Chez Singa, nous avons des subventions de la part de la mairie mais plutôt sur des programmes. Des programmes consacrés à l’intégration plus qu’à l’urgence. Il s’agit de deux types d’associations très différentes. Chez Singa, on reçoit des subventions par exemple pour des projets linguistiques comme des classes de français et des projets culturels. Il y a une volonté d’Anne Hidalgo de favoriser l’accueil. En revanche je trouve que le dialogue avec Dominique Versini est beaucoup plus compliqué. Par exemple, sur les mineurs étrangers isolés, le discours est extrêmement ferme. Selon son cabinet il n’y a pas de mineurs dans la rue, leur système est très performant et ne nécessite pas de remise en question. Ce n’est pas la réalité du terrain. Et c’est connu même des grosses associations comme la Croix Rouge. Nous savons qu’il y a clairement des abus et qu’il y a une volonté de ne pas accueillir ou d’accueillir au rabais.

Sentez-vous une différence depuis l’élection d’Emmanuel Macron ?

Emmanuel Macron affiche une position ferme. On le voit sur les demandes d’asiles majeures : la reconduite aux frontières pour les dublinés est beaucoup plus « efficace » si on peut dire ça comme ça, depuis son élection. Le gros point d’interrogation en ce moment se situe sur la question de la destinée des mineurs isolés de l’étranger. Pour l’instant cette problématique était géré par le cabinet de Dominique Versini, donc régionale et dépend de l’aide sociale à l’enfance. Le souci c’est que dans le nouveau plan du gouvernement, c’est l’Etat qui va gérer cette problématique. Autant la ville reste un plus souple, autant on sait que pour la politique du gouvernement, ce n’est clairement pas le cas. Ce glissement de compétence rend les associations hyper frileuses vu les attentes sur la politique de Macron. Donc, pour l’instant, pas de réels changements mais une certaine peur vis-à-vis des projets à venir.

« Notre but est de créer des moments communs entre locaux et réfugiés »

Aujourd’hui vous nous recevez au sein de Singa Paris, pouvez-vous nous en parler un peu plus ?

Cela fait deux mois que je suis responsable de la communauté chez Singa. Je m’occupe de la gestion des bénévoles et des réfugiés qui veulent intégrer nos programmes. On en développe trois : L’hébergement, l’Orientation vers l’employabilité et le volet Passion. L’idée de Singa est de créer des moments communs entre locaux et arrivants pour discuter ensemble et partager quelque chose (sport, visites culturelles, cuisine…). Des activités qui ne sont pas créées uniquement à destination des nouveaux réfugiés. Si tous les participants sont des réfugiés aucun nouveaux liens ne seront créés alors que s’il y a 30/40% de locaux il va y avoir un dialogue. En favorisant ces activités cela peut déboucher sur des rencontres, pourquoi pas devenir amis et qu’il se passe quelque chose en dehors de Singa. Nous sommes des facilitateurs de lien, nous créons des moments de rencontres après libre à eux de continuer ou non.

Singa a été créé il y a 5 ans, c’était l’idée de départ de trancher avec les associations « d’urgence » pour aller vers le lien social ?

Alors le premier programme de Singa c’est le programme « buddy ». En gros, de la mise en relation de deux personnes. On avait un fichier de personnes qui voulaient aider, rencontrer, soutenir des réfugiés. Ils s’y inscrivaient avec leurs passions, leurs envies, leurs disponibilités et plusieurs autres critères. De l’autre côté pour les nouveaux arrivants, c’était pareil et un « matcheur » chez Singa s’occupait de regarder les profils et de mettre en relation les gens selon les activités qu’ils pourraient faire ensemble. C’était l’esprit dès le début de Singa. L’idée était qu’avec un « buddy » même si tu arrives en France et que tu ne connais personne, tu as quelqu’un qui te soutiens. Tu n’es plus tout seul sur le territoire.

Singa accueille les réfugiés en présentant tous ces textes en français, anglais, arabe et farsi   @FacebookSingaParis

C’est né du constat que quand tu arrives tu te retrouves dans des espaces collectifs, et très souvent entre communauté. Et c’est rare que tu puisses avoir un entretien personnalisé avec quelqu’un. Les seuls moments où cela se fait c’est dans un bureau officiel, ou avec une assistante sociale qui a 70 dossiers. Cela reste en plus parqué dans un cadre où le dialogue n’est pas hyper fluide car forcément, c’est toujours face à des personnes qui sont censés faire un rapport sur toi.

Et comment a évolué le concept en cinq ans ?

De ce programme-là est né le « buddy professionnel » où le but n’était plus seulement d’aller boire un café ou de cuisiner ensemble mais pour soutenir dans la création de projets professionnels. D’où la création du pôle « Projet ». En 2015, Singa était très médiatisé, pour son programme d’hébergement. L’idée était de trancher avec ce que peut font tout un tas d’autres collectifs (qui font de l’hébergement d’urgence). Ici il s’agissait de faire de l’hébergement à plus long terme (entre 3 et 6 mois). Le but est d’avoir un réel impact c’est-à-dire de pouvoir dire à quelqu‘un « ici tu vas réellement pouvoir te poser, tu pourras parler français tous les jours, tu pourras poser des questions sur comment fonctionne le système français ». Le but est de combiner l’hébergement avec tout le staff de Singa qui t’aide à devenir totalement autonome. A terme du programme, l’idée c’est soit d’avoir trouvé un travail où un hébergement personnel.

C’est assez peu commun de découvrir une association qui travaille sur le long terme, en quoi pensez-vous que cette démarcation est nécessaire face à un problème aussi présent ?

Il y a d’autres associations qui travaillent aussi sur le lien, typiquement le BAAM qui font des cours de français avec, mine de rien, des professeurs que tu vois une ou 2 fois par semaine et avec lesquels tu tisses des liens. Après la plupart des associations font beaucoup d’accès aux droits. Beaucoup d’associations se sont concentrés sur l’urgence, en effet, car clairement elle est là. Et avant de pouvoir aller faire du sport et voir un film, les personnes réfugiées ont besoin d’être aidé pour pouvoir dormir quelque part, faire ses demandes. Et après en effet, Singa se détache un peu de ça, en se disant nous on laisse ce boulot aux autres associations et on se focalise plus sur de « l’après ». Par exemple, les équipes de Singa ne vont jamais sur les campements mais elles ont plus de relations directes avec les centres d’accueil. Et justement dans ces centres, on y trouve des gens qui sont là depuis un moment. Les centres sociaux n’ont ni le temps, ni les moyens pour tout ce qui est intégration. C’est là que Singa prend le relais. Quand je parle d’intégration, c’est surtout de la mise en relation que l’on trouve vraiment très importante pour soutenir les personnes réfugiées.

Et comment Singa arrive-t-elle à se faire connaitre des personnes réfugiées ? Et des bénévoles ?

L’atout principal ça reste le bouche-à-oreille. A partir du moment où une personne participe à quelque chose chez nous, la fois d’après il va venir avec deux amis. Clairement on joue beaucoup sur les réseaux sociaux. Après pour que le mouvement prenne plus d’ampleur, on essaye d’ouvrir le dialogue avec les centres d’accueils pour qu’ils conseillent directement de venir aux activités de Singa.

Un atelier cuisine organisé par Singa Paris     @SingaParis

Les bénévoles c’est souvent spontané, on fait des réunions d’information toutes les deux semaines dans lesquels on accueille aussi toutes les personnes qui veulent aider. Et puis, ça passe également beaucoup par les réseaux sociaux et les personnes qui nous suivent. Pour le programme d’hébergement, on a d’ailleurs fait une campagne d’affichage à Paris dans les cafés parisiens, les bibliothèques etc qui disait « Et si on changeait le monde pendant un dîner ? » On commence donc à essayer d’autres choses que les méthodes classiques de bouche-à-oreille.

Comment les Parisiens ont-ils reçus cette initiative ? Quelle est votre vision sur la perception des gens sur les nouveaux arrivants ?

On a un petit jeu à chaque début de réunion d’information. On demande aux gens qu’elles sont les premières choses qu’ils trouvent en tapant « migrant » sur internet. On y voit que des gens dans des bateaux, les mots qui ressortent à chaque fois sont « bateaux, misère » etc. L’idée de Singa c’est justement de déconstruire ces préjugés sur l’asile et ne plus voir que des gens comme des bénéficiaires et des demandeurs. Certes c’est aussi une réalité mais derrière ces gens qu’ont présente comme une masse, il y a simplement des personnalités et des personnes qui ont des compétences, un savoir-faire, qui ont fait des études. Et toute ces valeurs-là sont totalement oubliées. Notre but c’est de les remettre en lumière par nos projets. Aujourd’hui par exemple, dans les ateliers et événements qui sont mis en place, il y en a plusieurs qui sont portés directement par des personnes réfugiées.

Justement dernière question, pensez-vous que l’utilisation du numérique peut avoir un vrai impact pour une association comme la vôtre ?

On utilise déjà beaucoup d’outils numérique après la question c’est de savoir si le public qu’on essaye de toucher y a accès. Il ne faut pas que ce soit un frein. Et est-ce que les institutions vont vouloir aussi être parties prenantes de tout ça ? Mais c’est clair que cela répond a énormément de problématiques qu’on a aujourd’hui. Mais toujours avec cette peur que ça nous coupe une partie du lien. Quand on revient aux fondements de Singa ou de Paris d’Exil, le manque c’était le contact et est-ce que ce lien doit se faire via une plateforme ? Même si cela facilite beaucoup de besoins, il faut faire très attention à ne pas créer de distance. Cependant, il y a plein d’études qui montrent que beaucoup de réfugiés gardent un objet durant tout leur parcours : c’est leur téléphone. Justement pour pouvoir donner des nouvelles à leurs proches et échanger avec la communauté. L’un des challenges est de rendre accessible l’information et de créer une plateforme qui rassemblerait les codes et les manières d’utiliser les réseaux de chaque communauté, qui sont très différentes en fonction des pays.

 

Ludovic Heinry

 

Crédit photo de couverture : Facebook SingaParis

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