Les Chiites, les Sunites, et le Yémen comme bac à sable

Le Yémen est un pays qui fait le coin sud-ouest de la péninsule arabique. Depuis plusieurs mois, il est ravagé par une guerre particulièrement violente. Inconnu des citoyens européens et ignoré par ses dirigeants, ce conflit est une nouvelle guerre d’Espagne où Iran et Arabie Saoudite se testent à distance, aux dépends d’un pays aujourd’hui anéanti.

Parler de guerre particulièrement violente n’est en rien un euphémisme. Le Yémen est un phase terminale après une agonie sanglante. Le gouvernement légal est anéanti, les civils vivent une situation dramatique dans un espace où la vie est déjà compliquée en temps de paix. Les infrastructures sont rasées. L’affrontement qui se joue dépasse dès le début le seul Yémen.

L’Iran et l’Arabie Saoudite se battent l’un contre l’autre avec comme corollaire les tensions entre Sunnites et Chiites. La capitale du Yémen, Sanaa, est désormais contrôlée par les rebelles Houtis et est actuellement la cible d’une coalition menée par l’Arabie Saoudite. Le royaume sunnite accuse clairement l’Iran et le Hezbollah libanais de soutenir ces rebelles. Une chose est sûre ; les missiles qui ont visé Riad n’ont clairement pas été conçus et produits par les Yéménites.

Derrière l’apparent chaos, deux protagonistes bien identifiés

Pour obtenir gain de cause, l’Arabie Saoudite ne recule devant rien : d’aucuns l’accusent d’armer certaines milices locales (souvent d’obédience salafiste, la vision de l’Islam officieuse de la famille régnante Al Saoud). Notre contact civil yéménite demeurant à Sanaa nommé Ali Abdu, nous explique :

« Après la mort de l’ancien Ali Abdallah Saleh – ndlr : ancien président yéménite resté au pouvoir pendant 34 ans et balayé dans la foulée du printemps arabe en 2012 – , nous nous attendions à ce que Sanaa devienne un véritable brasier, nous pensions que ça allait exploser. Or il n’en est rien, Sanaa est restée relativement calme. Entre les Houtistes et les forces armées anciennement fidèles à Saleh il n’y a pas eu de représailles ».

Pourquoi ? « Il se dit ici que Saleh aurait été vendu par les siens, voilà pourquoi l’armée qui lui était fidèle ne l’a pas vengée ». Rappelons que l’armée yéménite s’est trouvée scindée entre les forces qui étaient fidèles à l’ancien président Saleh et qui ont rejoint les Houtistes ; et les troupes qui sont restées fidèles à l’actuel président légitime.

Selon Ali Abdu, retraité du secteur bancaire et donc fin connaisseur des forces réelles du pays, le vrai brasier se situe dans la région de Taez où le conflit s’est déplacé. Là-bas les tirs ne cessent pas. Les Houtistes se retrouvent encerclés par les forces loyalistes du président actuel légitime Abd Rabbo Mansour Hadi – en exil en Arabie saoudite -. Comme nous l’indique Chabib, réfugié yéménite à Djibouti, au Yémen actuellement :

« l’avenir est plus qu’incertain. Même dans le cas d’une résolution de ce conflit d’ici quelques années, la vie dans ce pays ne s’apaisera pas de sitôt puisque dans chaque famille, il y a eu des morts. Ils n’oublieront pas, tôt ou tard ils se vengeront ».

Il y a l’eau courante et électricité à Sanaa. Ses habitants vivent en relative sécurité à l’opposé du reste du Yémen où ils sont livrés à eux-mêmes. Aden est toujours contrôlée par les forces loyalistes du président. A contrario, ils déploient leur savoir faire poliorcétique devant les ports d’Hodeida et Taez où les rebelles sont encerclés. L’aide humanitaire, indispensable cordon ombilical d’un pays détruit est extrêmement complexe. Ali Abdu :

« toutes les aides arrivent dans les mains des houtis par le port de Hodeida, là-bas ils sont détournés par les Houtis. Cette situation est regrettable parce qu’il n’arrive pas aux victimes qui en ont besoin ».

Mais devant l’impossibilité de sécuriser ses hommes faute d’interlocuteurs fiables et d’un minimum de stabilité, l’ONU n’a pas d’autres options.

Un retour de l’Iran chiite sur la scène internationale désapprouvé par Riyad

Depuis que les États-Unis n’assurent plus le rôle de régulateur de la région, l’Iran en profite pour gagner du terrain. Il contrôle aujourd’hui quatre grandes capitales arabes : Sanaa, Damas, Beyrouth et Bagdad. Il semble aujourd’hui sortir de l’isolement dans lequel il était plongé depuis les années 80 afin d’opérer un retour sur la scène diplomatique internationale. Une dynamique que l’Arabie Saoudite voit d’un très mauvais œil. En effet, le leader du monde sunnite refuse de devoir compter parmi ses concurrents régionaux l’Iran, fief du chiisme. Un affrontement était inévitable. Les zones contrôlées par l’Iran allant croissantes, elles devaient rencontrer tôt ou tard une zone à laquelle tenait l’Arabie Saoudite. La doctrine du domino mise en place à Téhéran ne pouvait être stoppée que par une doctrine de l’endiguement. L’Arabie Saoudite a décidé que les bornes ont été franchies lorsque l’Iran a mis le pied sur la péninsule arabique, ligne rouge de Riad. C’est pourquoi sous couvert de vouloir rétablir le pouvoir du président Hadi, l’Arabie Saoudite se prend au jeu dans un espace désertique qu’elle n’a jamais regardé.

Le pied posé par l’Iran sur la péninsule arabique a été l’étincelle du conflit

A l’occasion de la deuxième conférence sur le conflit yéménite organisée par l’ONG Alliance Internationale pour la Défense des Droits et des Libertés, le directeur de Médecins sans Frontières Meguerditch Terzian tire la sonnette d’alarme sur la situation humanitaire. « 4 de nos hôpitaux ont été bombardés par la coalition Arabe depuis le début du conflit ».

Il est rejoint par Jean-Francois Corty, le directeur des opérations internationales de l’ONG Médecins du Monde :

«  Le Yémen était l’un des pays les plus pauvre avant la début du conflit. 80 % de sa nourriture est importée, ce qui provoque la famine la plus importante de notre ère « 

Le blocus imposé par l’Arabie Saoudite pose problème pour les ONG, qui peinent à soigner les Yéménites :  « il est très difficile d’obtenir des médicaments, de la nourriture, de l’eau potable ou encore de l’essence. Rien ne passe par la frontière avec l’Arabie Saoudite. De plus, nous manquons cruellement de personnels. » s’alarme Jean-Francois Corty. Mais son homologue, Meguerditch Terzian se montre un peu plus optimiste : « Depuis le début du conflit, Médecins sans frontières a pris en charge 580 000 personnes, dont 103 000 rien que pour le choléra. »

Si la fin du conflit semble être encore loin, le président de Médecins sans Frontières l’assure, l’ONG fera tout ce qui est en son pouvoir pour soigner un maximum de Yéménites dans cette guerre décrite par tous les conférenciers comme un crime contre l’humanité. Mais qui est le criminel ? Le Yémen est ruiné par la guerre, une guerre dévastatrice. Des enfants qui meurent de faim, des milliers de victimes… mais le conflit qui secoue ce pays semble oublié du monde. Dans nos médias, cette guerre semble oubliée et passée sous silence. Alors qu’elle risque de déboucher sur une catastrophe humanitaire terrifiante. Le silence français et international se concrétise par le sous financement de la réponse humanitaire. La France ne s’est pas plus mobilisée que les autres pour apporter une aide significative à ces populations en danger. Le Yémen est un des pays les plus pauvres du monde, et ne peut faire face à un conflit meurtrier, dans lequel la population civile se retrouve prise au piège.

Autre cause plus politique de ce silence en France, les bombardements sont faits par l’Arabie Saoudite. Avec des armes -entre autres- tricolores. François Hollande l’a rappelé en décorant en catimini le prince héritier saoudien : l’Arabie Saoudite est l’allié de la France. La France a signé pour 10 milliards d’euros de contrat avec l’Arabie Saoudite et il semblerait que l’argent prime sur toute autre considération. Alors l’infamie d’une guerre dans laquelle la France se trouve engagée est oubliée. Une fois les armes vendues, la misère et la violence d’une guerre bien lointaine sont oubliés. Pendant ce temps, des enfants sont enrôlés de force dans cette guerre, d’autres sont sous-nourris, privés de soins, de médicaments, d’eau potable…

L’humour noir du Gorafi pique juste :

Une guerre par procuration qui pourrait être la bande annonce d’un film que personne n’a envie de voir

L’affrontement entre blocs chiite et sunnite font resurgir des antagonismes arabo-persiques qui sont plus tenaces que jamais. Ils ont un mérite : mettre en exergue les différents mondes musulmans et leurs frictions alors que l’Occident se croit face à un Islam uni et homogène. Mais au delà d’un conflit dans un pays pauvre depuis toute éternité et hélas dépourvu d’atouts, cette bataille du Yémen est à prendre comme un signe. Comme un signal d’alarme. Qui montre que les périodes d’affrontement par soft-power interposés ne sont qu’un moyen dans une guerre globale. Et si ce moyen est en défaveur d’un protagoniste, ce dernier n’hésitera pas à utiliser l’ultima ratio regnum. N’oublions pas : vae victis. Et c’est encore plus vrai dans un monde globalisé.

Louis Lecomte

Crédit photo de couverture : ???

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