Paris Art Fair : à la recherche des artistes africaines. Immersion

Après le Japon, la culture africaine a été mise à l’honneur pendant quatre jours lors de la foire d’art contemporain Art Paris Art Fair. L’occasion de découvrir une nouvelle vague artistique féminine et féministe à leur manière.

Grand hall de la foire Paris Art Fair © holdupphoto.com

Sous les verrières du Grand Palais, le calme règne en cette deuxième matinée. Cent trente-neuf galeries d’art moderne et contemporain de vingt-neuf pays différents attendent curieux, amateurs ou collectionneurs. Plus d’une dizaine d’allées sous la houlette de Guillaume Piens et Marie-Ann Yemsi, commissaire invitée de ce focus « L’Afrique à l’honneur ». Cette année, les créations venant ou inspirées de l’Afrique connaissent un certain succès. On parle même d’un Eldorado. « Je m’étonne que l’on s’étonne » explique Marie-Ann Yemsi dans les colonnes du figaro.fr.  Afin de contrer l’idée d’une Afrique exotique Marie-Ann Yemsi a veillé à ne pas regrouper les galeries. « Je souhaitais éviter un effet ghetto » assume la jeune femme dans le magazine Art absolument. C’est un moyen de mettre les œuvres africaines au même niveau que les occidentales. Un choix symbolique important. Les artistes du focus africains sont donc dispersés et même parfois mélangés. À l’instar de Wild Project Gallery qui privilégie les artistes femmes mêlant différents registres. « Le plus important pour nous c’est de réussir à trouver des œuvres qui racontent des histoires. C’est pour ça qu’on expose aussi bien Izumi Miyazaki que Leila Alaoui » se justifie l’attachée de presse. Au fond de la pièce, deux photographies provenant de la collection « Les Marocains » de Leila Alaoui. Une femme voilée, en robe de mariage, qui ne laisse apercevoir que ses yeux marron et un homme métissé appuyant son menton sur une canne.

Portrait collection Les marocains © Elisa Casson


Ces deux portraits nous regardent. Ils fascinent par leur regard. Un regard qui ne vous lâche plus. Des moments de vie qui gardent une part de mystère dû à une connivence évidente entre les modèles et l’artiste.

Pendant plusieurs années, Leila Alaoui a sillonné le Maroc avec un studio mobile afin de proposer aux gens de poser pour elle. Originaire du pays, elle a vécu à Paris mais aussi à New-York. Pour son travail, elle puise dans son expérience personnelle la force de se battre contre les réalités du Maroc contemporain. Leila Alaoui passait sa vie entre Marrakech et Beyrouth. Le 15 janvier 2016, alors qu’elle était en mission pour l’ONG Amnesty International, elle a été blessée lors de l’attaque djihadiste de Ouagadougou, qui a fait au moins 30 morts. Quelques jours plus tard, elle succombera à ses blessures à l’âge de 34 ans. « Les Marocains » était un projet en cours, il restera inachevé. Dans cette série, la jeune femme voulait « explorer la construction d’une diversité culturelle et identitaire, souvent à travers le prisme des histoires de migration de la Méditerranée contemporaine. » Un engagement qui faisait d’elle « une figure rayonnante de la photographie » selon le directeur de la maison européenne de la photographie Jean-Luc Monterosso. Plus loin dans la foire, c’est un espace vidéo qui lui rend hommage en diffusant « Crossings ». Ces extraits vidéo sont le fruit d’un long travail de la photographe sur la crise des migrants. Après avoir milité longuement sur ce sujet, Leila Alaoui a décidé de faire une « installation vidéo » pour leur rendre hommage. Sans misérabilisme, la jeune femme retrace le parcours de ces migrants sub-sahariens qui quittent leur pays par la mer, le train ou encore le désert. Dans cette pièce noire, trois écrans projettent simultanément ces visages, ces corps. Certains pleurent, d’autres ne laissent rien paraître. « J’ai envie de mourir » lâche un homme face à la caméra. « Que vais-je faire si je rentre » se questionne un autre. Puis, ils s’effacent peu à peu. Un cercle noir les entoure. Comme si l’audience les observait derrière un trou de serrure. « C’est une installation qui veut montrer avec dignité que ce sont des personnes qui sont là parce qu’elles ont fui des guerres, la misère ; et n’importe qui à leur place aurait fait la même chose » expliquait Leila Alaoui. En face de cette installation, un deuxième espace vidéo a été crée par Marie-Ann Yemsi suivant le thème « Les Territoires du Corps ». Cette année la commissaire accorde une attention particulière aux films expérimentaux. Onze jeunes artistes africains ont été sélectionnés et diffusés dont Katia Kameli. Dans sa vidéo nommée Untitled, l’artiste proteste silencieusement. Sans aucun bruit, on assiste à une manifestation de femmes brandissant des panneaux sans slogans. Derrière cette mise en scène se cache des questions sociales importantes comme celle de la position de la femme dans les pays arabes. La thématique du corps est fortement liée à la naissance des mouvements féministes et des nouvelles pratiques et médiums comme l’art vidéo. En 2015, l’exposition Body Talk au centre d’art contemporain Wiels de Bruxelles a permis de réfléchir sur la mobilisation du corps. Dans leur livre « Femmes artistes/ Artistes femmes, Paris de 1880 à nos jours », Catherine Gonnard et Elisabeth Lebovici parlent du traitement du corps par les artistes comme un outil de revendication, de militantisme : « Sur leur corps, les femmes peuvent inscrire des propositions à la fois personnelles et collectives, conformes à leurs expériences vécues, souvent contradictoires avec les regards masculins autrefois portés sur elles dans leurs innombrables représentations. »

L’artiste comme propre muse

C’est le cas de l’artiste Billie Zangewa. Originaire d’Afrique du Sud, la jeune femme utilise la représentation de son propre corps comme sujet afin de délivrer des messages importants. Dès l’âge de dix ans, elle dessine des illustrations de mode. Plus tard, elle remporte le prix Absa (prix d’Afrique du sud très prestigieux). Billie débute alors une carrière dans le monde de l’art en dessinant sur des sacs à main. En 2014 sa rencontre avec Henri Vergon, fondateur de la galerie AFRONOVA, va tout bousculer. À quatorze heures, AFRONOVA venu de Johannesburg ouvrait ses portes pour son premier jour à Paris Art Fair. Vingt minutes plus tard, sold out. La faute à « des acheteurs maladifs de Billie » explique Henri Vergon. Depuis leur collaboration, les œuvres de Billie Zangewa s’arrachent. Aujourd’hui elle expose à Johannesburg, Paris ou encore New-York. L’artiste a délaissé les sacs à mains, pour des tissages de soies. Bien plus que des simples tapisseries ce sont des pages bordées de son journal intime. Son œuvre est autobiographique. Billie se met en scène dans chacune de ses représentations. Elle utilise son corps et son image pour illustrer sa propre histoire. Dans ses scènes brodées, cousues, décousues ou encore apiécées, elle raconte les épisodes de sa vie privée, de sa vie intime en rapport avec les hommes. Pas d’intention activiste mais « un féminisme quotidien » précise la galerie. Billie représente une certaine féminité, dans une société sud-africaine où les femmes ont souvent du mal à s’affranchir.

Collection Every Woman © Elisa Casson
Collection Every Woman © Elisa Casson

Cheveux rasés, fine allure, l’artiste incarne la beauté africaine à laquelle les femmes noires peuvent s’identifier. Chaque pièce « joue sur la subtilité du corps féminin, l’émancipation ou l’inversion des rapports de genre » poursuit le fondateur. Ce dernier ne tarit pas d’éloge sur sa protégée. Il raconte son mariage raté. Sur le point de se marier avec un milliardaire, Billie Zangewa plaque tout. « Elle en avait marre d’être arrosée de cadeaux, de Jimmy Choo, de bijoux » explique t-il avec fierté. Etre une femme objet, très peu pour elle ! Dans ses créations, elle montre les différents rôles assumés au quotidien par une femme indépendante : « ce qui est le cas de Billie, qui élève seule son fils de trois ans tout en étant une artiste internationalement reconnue » conclut Henri Vergon. Chacune à leur façon et dans différents registres, ces femmes artistes s’engagent et revendiquent l’égalitarisme sous la nef du Grand Palais. Si l’art contemporain africain a longtemps été considéré comme un art mineur, aujourd’hui il prend une belle revanche. Tout au long de l’année de nombreuses manifestations mettront à l’honneur l’art africain. Malgré tout, les femmes restent souvent minoritaires dans les galeries. Le devenir de l’artiste africaine promet encore de belles choses pour l’avenir…

Image à la Une © Paris Art Fair

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