Catherine Wihtol de Wenden : « Il n’y a pas de crise migratoire »

Depuis cet été, la question des migrants rythme la vie politique française. Certains parlent de crise, mais le terme est-il judicieux? Catherine Wihtol de Wenden, politologue spécialiste des migrations internationales, consultante auprès de l’OCDE, du Conseil de l’Europe, et de la Commission européenne, revient sur cette question lors d’une conférence  à Science Po en février dernier. 

Pourquoi la crise migratoire? A peine entrée dans la salle de conférence de Science Po, la politologue, également experte externe auprès du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, attaque son discours portant sur les origines de la crise migratoire.

Elle commence par un chiffre fort: à ce jour, il y aurait 75 millions de migrants dans le monde, dont 20 millions qui ont le statut de réfugié. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, seulement 3,5% sont des migrants internationaux.

« On assiste aujourd’hui à une régionalisation de la migration. La plupart des migrants viennent de la même région: 1 migrant sur 2 en Afrique migre en Afrique. »

La nouveauté du phénomène migratoire réside surtout dans le fait qu’il est devenu mondial, dans le sens où les pays qui étaient auparavant des pays d’accueil ou de transit deviennent des pays de départ et vice versa.

Les critères qui poussent des personnes à migrer, eux, n’ont pas beaucoup changé. Trois critères, que définit le philosophe indien Amartya Sen: l’espérance de vie, le niveau d’éducation, et les conditions de vie.

« C’est une crise structurelle mais pas exceptionnelle » 

Catherine Wihtol de Wenden qualifie la migration d’aujourd’hui de « structurelle »: les conflits armés, mais encore la démographie. Celle-ci structure et continuera à structurer les flux migratoires. Certains pays d’accueil seront de plus en plus frappés par le vieillissement de la population et auront besoin de plus en plus de migrants en âge de travailler.

Les fractures économiques, type Etats-Unis/Mexique, ou encore Union européenne/hors union, orientent également les flux migratoires.

Mais l’inégalité qui reste la plus frappante aux yeux de la politologue française, reste celle du droit de bouger: un Soudanais, par exemple, a accès à moins de dix pays. C’est cette situation de non droit dans laquelle se trouvent les migrants aujourd’hui qui explique leur recours à des passeurs.

Catherine de Wenden, politologue et Directrice de recherche au CNRS (Ceri-Sciences-Po)
Catherine de Wenden, politologue et Directrice de recherche au CNRS (Ceri-Sciences-Po), crédit: DR.

« La crise migratoire a été théâtralisée »

Peut-on parler de crise migratoire? Le terme est-il juste? D’après Catherine de Wenden, il y a eu une sorte d’affolement, l’Europe  a insisté sur l’urgence du phénomène. Il faut relativiser.

« La crise est ancienne. Calais existe depuis 20 ans ! Depuis la création du tunnel Outre-manche… »

Le Golfe est la troisième destination de migration. Avant l’Europe, ce sont surtout les pays voisins des zones de conflit qui constituent l’essentiel des pays d’accueil. L’Europe, elle, certes s’est retrouvée débordée face à un afflux de migrants record depuis la Seconde guerre mondiale. Mais, il ne s’agirait pas là d’une crise exceptionnelle. L’Europe a toutes les capacités pour accueillir ce nombre. 

« Le problème c’est qu’il n’y a pas de volonté politique. Les dirigeants ont peur de créer un sentiment d’appel. Et donc ils cherchent à freiner cette immigration. Plus ils contrôlent, plus il y a de morts. Mais ça ne dissuadera pas les migrants. Je le répète, la crise est structurelle. »

Cette décision des dirigeants européens de fermer les frontières non seulement irrite Catherine de Wender mais surtout l’inquiète: la montée du populisme et des extrêmes serait le résultat de cette fausse stratégie.

La solution c’est d’ouvrir les frontières

En 2011, la Libye, grand territoire de passage, a accepté de se faire payer par l’Union européenne pour garder ou emprisonner les migrants qui traversent le pays. Depuis la mort de Kadhafi, cette entente a pris fin… jusqu’à aujourd’hui. Des négociations sont en cours entre la Libye et l’Union européenne afin qu’une fois de plus, la Libye accepte de garder les migrants sur son territoire.  Un rôle qui rappelle aussi celui qu’a joué plus récemment la Turquie.

Catherine de Wenden insiste, elle, sur l’importance d’ouvrir les frontières. « On gagnerait à ouvrir, la population est de plus en plus vieille en Europe ». D’autant plus que les pays d’accueil n’ont pas à financer la scolarité et les soins de ces migrants puisque ces derniers arrivent à l’âge de vingt ans.

La sociologue va plus loin en expliquant que plus on ferme les frontières, plus les migrants s’installent précairement. Leur donner du travail est un moyen d’améliorer l’image qu’il renvoit à la société qui les accueille. S’installe alors un cercle vertueux: les demandeurs d’asile sont mieux perçus, donc moins de travail de tri entre les vrais et les faux réfugiés, et simultanément moins d’illégalité. « L’Europe ne peut pas continuer à fermer ses frontières. D’autant plus qu’on ne peut pas renvoyer les migrants si leur pays est en guerre, du fait du droit de non refoulement ».

Mélissa Kalaydjian

*Crédit Photo à la Une: Chat des Balkans.

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